Extraits

Monologue burlesque du Bedeau, propice à la connivence et au théâtre dans le théâtre :

« LE BEDEAU (au public). – Très chères Dames et très chers Messieurs, vous venez d’assister au très saint exorcisme du Père Lactance sur la dite Sœur Jeanne des Anges, possédée par sept Démons. Vous avez pu apprécier la Toute-Puissance de Notre Seigneur sur les Forces du Malin. La confrontation avec Urbain Grandier, le fameux sorcier, aura lieu dans deux heures. En attendant, veuillez quitter notre très sainte église de Sainte-Croix. Ah ! J’oubliais ! En sortant, sur votre gauche, vous pourrez admirer, pour un écu seulement, les terribles stigmates que Sœur Jeanne des Anges porte sur les mains. Ce sont lettres ensanglantées gravées dans la chair humaine… qui divisent la gent théologienne : est-ce l’œuvre du Saint Esprit pour signaler sa Présence ou l’œuvre de Satan en personne pour manifester sa Toute-Puissance ? Juste à côté, vous pourrez également assister à un spectacle ô combien terrifiant : la sortie d’un diable hors du corps d’une possédée… sortie ô combien horrifique qui se marque par une gigantesque traînée de flammes s’échappant hors de la bouche de la pauvre fille et qui lui rend la langue difforme, boutonnée et grenée comme de la peau de chèvre vérolée. Toujours sur votre gauche, nous vous proposons d’apprendre à trouver les marques du Diable, ces marques dites « insensibles » que nous ne pouvons découvrir qu’à l’aide d’aiguilles et de stylets bien affilés qu’il nous faut enfoncer, avec minutie et méthode, dans toutes les parties du corps, même les plus dissimulées. Vous verrez alors que, malgré les nombreuses aiguilles qui lui percent le bras, Sœur Jeanne des Anges ne sent absolument rien et que le sang ne coule pas… Ne vous tourmentez pas, nous fournissons,à profusion, pour un petit écu supplémentaire, aiguilles et stylets, que vous garderez, si vous le souhaitez, en souvenir… […] Enfin, nous vous proposons d’assister, tout en faisant vos paris, à une course de nonnes possédées rendues hors d’elles-mêmes par le portrait d’Urbain Grandier que nous plaçons, à cet effet, sur un chevalet, à l’extrémité de la place, au lieu d’arrivée… C’est un spectacle merveilleux de cris, de gémissements et de gesticulations de toutes sortes : les Sœurs courent la tête sur les talons, le corps entièrement arqué et souple comme une lame de plomb… Et pour finir, pour ceux qui le désirent, vous pouvez réserver – et payer – dès à présent votre place pour la prochaine séance d’exorcisme public qui aura lieu demain, même heure, même lieu. C’est auprès de moi, en sortant, sous le porche, à gauche, juste à côté de l’auberge des « Deux Conins », entre « L’Antre-Cuisse » et « Le Défroqué ». Mesdames, Messieurs, merci de votre attention. Et surtout n’oubliez pas, la confrontation avec Urbain Grandier, le fameux sorcier, aura lieu dans deux heures… (Il fait la quête en répétant « pour les bonnes œuvres de l’église »).

Extrait du dialogue entre Urbain Grandier et le Père Lactance lors de la confrontation avec les Ursulines :

LE PERE LACTANCE (impatient). – Allez, mon fils, allez exorciser la mère prieure et les deux autres possédées.

URBAIN GRANDIER. – Possédées ? Cela est-il avéré ? A votre regard furieux, mon Père, je suis bien obligé de croire à la possession. L’Eglise la croit, je la crois donc aussi, quoique j’estime fort qu’un magicien ne puisse faire posséder un chrétien sans son consentement…

LE PERE LACTANCE (d’une voix menaçante). – Vous savez, mon fils, qu’il est hérétique d’avancer une telle créance ! Je ne saurai trop vous conseiller de vous plier à la vérité indubitable, qui a été établie par l’Eglise et approuvée par la Sorbonne, en matière de possession. C’est un conseil, mon fils, un très précieux conseil.

URBAIN GRANDIER (d’une voix très douce). – Je ne faisais, mon Père, que soumettre une opinion personnelle, nullement déterminée de façon absolue et définitive. Je n’oublie pas qu’il faille me soumettre au Tout dont je ne suis qu’un membre.

Urbain Grandier se dirige vers Soeur Jeanne des Anges et les deux autres Ursulines.

SOEUR JEANNE DES ANGES. – Nous te reprochons ton aveuglement…

SOEUR AGNES – … ton opiniâtreté !

SOEUR ANGELIQUE – … et ton insensibilité !

URBAIN GRANDIER (embarrassé, à voix basse au Père Lactance). – Qu’ont-elles mon Père ? Et… qu’est-il d’usage de faire en pareil cas ? Elles ont l’air de vrais démons !

LE PERE LACTANCE (avec malice). – Et bien, justement, mon fils, sommez leurs démons de vous répondre en grec sur le champ. C’est im-pa-ra-ble ! »

Monologue élégiaque de Soeur Marthe, la seule Ursuline à ne pas être « possédée » :

« SOEUR MARTHE (seule, dans le jardin du couvent). – Je suis la seule, la seule, à ne pas être possédée. Pas possédée par ce sorcier de… Grandier. Le serpent se cache sous les fleurs. Ses yeux sont les rubis qui embrasent le feu infernal. Et sa queue, l’aiguillon des désirs. La chair est faible… Moi, je suis forte. Je ne me laisse pas aller à Satan. Le Malin n’est pas en moi, il ne se soucie pas de moi, ni moi de lui. Je suis la seule, la toute vierge. Dans mon tissu de vertu, je me drape. Mon voile est un manteau de pureté que personne ne viendra entacher. L’agrafe en est à jamais fermée. Je suis l’oiseau sur la branche solitaire, la mésange esseulée qui se replie sur ses peines, dans son duvet d’oraison. J’ai l’échine souple mais le corps ferme. Je suis l’herbe pleine de rosée que les animaux ne viennent pas souiller, je suis la pure, la toute immaculée… Les roses ne m’ont pas envoûtée. Elles ne me ravissent pas l’âme de coupables pensées. Elles ne sont que les oriflammes du couvent qui donnent leur couleur à l’âme verte du jardin. Le Père Mignon les a faites couper. De m’y piquer, je ne risquerai plus. Je ne sucerai plus le sang qui perle sur le doigts, ce sang si pur que le Christ notre Seigneur nous a donné en partage, à nous autres, créatures. Il a eu raison de les couper… Leur âme est désormais au grand Jardin, loin de notre jardin de péchés. Que les fleurs y doivent être belles et les ruisseaux limpides ; les animaux nombreux et les amants aimables… La douce joie ne brille plus dans mes yeux de mésange… Toutes les Sœurs restent cloîtrées afin que le Démon ne s’insinue pas davantage dans la dentelle de leur esprit, déjà si ajouré. Nous n’allons plus faire l’huile, les noix pourrissent, le pain manque. Le potager s’est vidé de ses âmes. Seuls quelques légumes continuent à étirer leurs longs rameaux vers les cieux. Mon corps et mon âme sont en repos mais… l’agitation des autres est… un fruit si amer, pareil au miel salé que les abeilles du Seigneur auraient, par erreur, butiné dans les fleurs de la mer de l’Immensité des péchés… Je garde l’âme claire, seule, dans ces ténèbres de feu. Seigneur, ayez pitié d’une âme qui, esseulée, ne peut crier que dans son âme ! Le silence de l’écho est vide, noir et la branche, si fragile ! Père Mignon ! Père Mignon… »

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