L’Affaire

L’AFFAIRE DES POSSEDEES DE LOUDUN (1632-1634)

Possedees de LoudunLoudun, 1632. Une épidémie de peste s’abat sur cette petite ville de Poitou-Charentes, créant un climat de terreur propice au surnaturel.

Les premières apparitions fantomatiques se produisent dans le couvent des Ursulines à la fin du mois de septembre : dans la nuit du 21 au 22, la mère prieure Sœur Jeanne des Anges et deux autres Sœurs voient apparaître le fantôme du prieur Moussaut, confesseur des religieuses, mort de la peste quelques semaines plus tôt ; le 23, une boule noire traverse le réfectoire du couvent ; le 27, un homme, qu’on ne voit que de dos, apparaît ; le 7 octobre, Sœur Jeanne des Anges met un nom sur ce visage, celui d’Urbain Grandier, le curé de Saint-Pierre du Marché, bel esprit, anticonformiste et séducteur invétéré.

Le 11 octobre, Sœur Jeanne des Anges est prise d’une crise de possession dont elle impute la cause à l’inhalation de l’odeur entêtante et insidieuse du rosier qui se trouve au milieu du jardin du couvent. Deux Ursulines, Sœur Agnès et Sœur Angélique, s’empressent de la secourir mais, dans leur affolement, ne prennent pas garde à ne pas respirer l’odeur du rosier ; elles sont à leur tour contaminées par la fragrance vénéneuse et entrent, elles aussi, en transe. Seule Sœur Marthe, qui s’est tenue à l’écart du rosier, ne devient pas possédée et court avertir les autres Ursulines et le Père Mignon, leur nouveau confesseur, du danger imminent.

lespossédéesdeloudunursulinesLoudun, 1634. Les crises dont sont victimes les Ursulines durent depuis deux ans et attirent une foule considérable, des simples badauds des alentours aux visiteurs étrangers qui viennent de toute l’Europe, pour assister aux contorsions spectaculaires des religieuses. C’est un fait incontestable : la possession fait recette. Les gargotiers de Loudun et des villages avoisinants s’enrichissent de façon prodigieuse lors des scènes d’exorcisme à l’église Sainte-Croix. Les discussions des villageois suivent de près l’actualité de ces crises de possession au très fort et large retentissement.

Face à l’attrait des curieux qui viennent par milliers des quatre coins de l’Europe, l’Eglise a l’idée de faire du couvent des Ursulines et de l’église Sainte-Croix de véritables théâtres. L’exploitation économique des scènes de possession est minutieusement orchestrée et ritualisée : les Ursulines doivent se plier aux instructions des religieux, notamment à celles du Père Lactance – Récollet du couvent de Limoges, qui a en charge les exorcismes à Sainte-Croix – et cela, afin de ravir les yeux de la foule toujours plus en quête de spectaculaire.

LoudunLoudun, 23 juin 1634. A l’église Sainte-Croix se déroule la confrontation entre les Ursulines et Urbain Grandier, fait d’importance pour la suite du procès. Lors de cette confrontation, les Sœurs sont en proie à des transes hystériques, fruits du désir irrépressible qu’elles ont pour le beau curé de Saint-Pierre du Marché. Urbain Grandier les dédaigne avec froideur tout comme il avait refusé auparavant de reconnaître comme siens les « pactes » démoniaques que lui avait imputé le Père Lactance lors d’un simulacre de procès. Face à cette marque de mépris, les Sœurs se déchaînent, accusent le curé, l’assaillent de propositions lascives et se jettent sur lui, retenues avec difficulté par les Récollets et les Capucins qui en ont la charge.

Ne reposant que sur des « preuves » pourtant contestables (lettres écrites par des Démons sous la plume des Ursulines, mélanges démoniaques faits de graines d’orange, de sang, de cendres, de vers, de tuyaux de plume, de poils et d’ongles d’origine humaine…), le procès d’Urbain Grandier est vite expédié : le curé de Saint-Pierre du Marché est reconnu coupable de sorcellerie et d’actes de possession sur les Ursulines.

Urbain Grandier est, en effet, le coupable idéal, le bouc émissaire tout désigné : libertin en conflit avec la bourgeoisie locale, l’orthodoxie ecclésiastique – pour avoir fauté avec ses paroissiennes, mis enceinte la fille d’un procureur du roi et célébré son propre mariage – et le pouvoir royal, le curé de Saint-Pierre du Marché cristallise sur sa personne toutes les haines. Son bel esprit, empreint d’arrogance et d’anticonformisme, le conduit inéluctablement à sa perte.

urbaingrandiersurlebucherLoudun, 18 août 1634. Alors qu’il a été condamné au bûcher lors de son procès sans subir auparavant l’épreuve de la torture, Urbain Grandier est soumis à la question extraordinaire aux brodequins, une des plus terribles qui soient. Secondé par le Père Lactance, le Père Tranquille – qui appartient, lui, à l’ordre des Capucins – tente d’extirper au curé l’aveu de ses pactes démoniaques et les noms de ses complices. Sous l’innommable douleur, Urbain Grandier reste digne et s’en remet à la volonté divine. Il n’avoue que le péché de chair avant de s’évanouir. Devant son échec flagrant, le Père Tranquille, furieux, ordonne au Père Lactance de jeter le coupable dans un tombereau pour le mener au bûcher, ultime remède pour venir à bout du Démon.

Ce même 18 août 1634, aux alentours de cinq heures de l’après-midi, Place publique de Sainte-Croix. Urbain Grandier, une corde au cou et revêtu d’une chemise enduite de soufre, est traîné par deux Capucins jusqu’au poteau central du bûcher où il est solidement attaché. Le Père Lactance tente de recourir à un dernier exorcisme. En vain. De rage, il met le feu au bûcher. Urbain Grandier disparaît dans les flammes sous les pleurs des Ursulines. Une nuée de pigeons vient tournoyer autour du bûcher.