Sources

Dans la lignée du théâtre documentaire, Loudun a été écrit à partir de procès-verbaux du XVIIe siècle, pris comme matière brute et bien souvent réécrits ou adaptés pour offrir une efficace matière à jouer. De nombreux travaux d’écrivains et d’historiens ont également servi de socle de réflexion à ce projet d’écriture dramatique.

Quelques sources bibliographiques :

Jules Michelet, La Sorcière, Chapitre VII – Les Possédées de Loudun – Urbain Grandier (1632-1634), 1862

michelet sorcière« Les sens ne sont pas tout dans l’état de ces filles. Il faut compter surtout l’ennui, le besoin absolu de varier l’existence, de sortir d’une vie monotone par quelque écart ou quelque rêve. »

« Pour voir un peu plus clair, il ne faut pas prendre Grandier à part, mais lui garder sa place dans la trilogie diabolique du temps, dont il ne fut qu’un second acte, l’éclairer par le premier acte qu’on a vu en Provence dans l’affaire terrible de la Sainte-Baume, où périt Gauffridi, l’éclairer par le troisième acte, par l’affaire de Louviers, qui copia Loudun (comme Loudun avait copié), et qui eut à son tour un Gauffridi et un Urbain Grandier.

Les trois affaires sont unes et identiques. Toujours le prêtre libertin, toujours le moine jaloux et la nonne furieuse par qui on fait parler le Diable, et le prêtre brûlé à la fin. »

« Le moine, nombreux et altier, comme missionnaire convertisseur, tenait le haut du pavé contre les protestants, et confessait les dames catholiques, lorsque, de Bordeaux, arriva un jeune curé, élève des Jésuites, lettré et agréable, écrivant bien et parlant mieux. Il éclata en chaire, et bientôt dans le monde. Il était Manceau de naissance et disputeur, mais méridional d’éducation, de facilité bordelaise, hâbleur, léger comme un Gascon. En peu de temps, il sut brouiller à fond toute la petite ville, ayant les femmes pour lui, les hommes contre (du moins presque tous). Il devint magnifique, insolent et insupportable, ne respectant plus rien. Il criblait de sarcasmes les carmes, déblatérait en chaire contre les moines en général. On s’étouffait à ses sermons. Majestueux et fastueux, ce personnage apparaissait dans les rues de Loudun comme un Père de l’Église, tandis que la nuit, moins bruyant, il glissait aux allées ou par les portes de derrière.

Toutes lui furent à discrétion. La femme de l’avocat du roi fut sensible pour lui, mais plus encore la fille du procureur royal, qui en eut un enfant. Ce n’était pas assez. Ce conquérant, maître des dames, poussant toujours son avantage, en venait aux religieuses.

Il y avait partout alors des Ursulines, sœurs vouées à l’éducation, missionnaires femelles en pays protestant, qui caressaient, charmaient les mères, attiraient les petites filles. Celles de Loudun étaient un petit couvent de demoiselles nobles et pauvres. Pauvre couvent lui-même; en les fondant, on ne leur donna guère que la maison, ancien collège huguenot. La supérieure, dame de bonne noblesse et bien apparentée, brûlait d’élever son couvent, de l’amplifier, de l’enrichir et de le faire connaître. Elle aurait pris Grandier peut-être, l’homme à la mode, si déjà elle n’eût eu pour directeur un prêtre qui avait de bien autres racines dans le pays, étant proche parent des deux principaux magistrats. Le chanoine Mignon, comme on l’appelait, tenait la supérieure. Elle et lui en confession (les dames supérieures confessaient les religieuses), tous deux apprirent avec fureur que les jeunes nonnes ne rêvaient que de ce Grandier dont on parlait tant.

Donc, le directeur menacé, le mari trompé, le père outragé (trois affronts en même famille), unirent leurs jalousies et jurèrent la perte de Grandier. Pour réussir, il suffisait de le laisser aller. Il se perdait assez lui-même. Une affaire éclata qui fit un bruit à faire presque écrouler la ville.

Les religieuses, en cette vieille maison huguenote où on les avait mises, n’étaient pas rassurées. Leurs pensionnaires, enfants de la ville, et peut-être aussi de jeunes nonnes, avaient trouvé plaisant d’épouvanter les autres en jouant aux revenants, aux fantômes, aux apparitions. Il n’y avait pas trop d’ordre en ce mélange de petites filles riches que l’on gâtait. Elles couraient la nuit les corridors. Si bien qu’elles s’épouvantèrent elles-mêmes. Quelques-unes en étaient malades, ou malades d’esprit. Mais ces peurs, ces illusions, se mêlant aux scandales de ville dont on leur parlait trop le jour, le revenant des nuits, ce fut Grandier. Plusieurs dirent l’avoir vu, senti la nuit près d’elles, audacieux, vainqueur, et s’être réveillées trop tard. Était-ce illusion? Étaient-ce plaisanteries de novices? Était-ce Grandier qui avait acheté la portière ou risqué l’escalade! On n’a jamais pu l’éclaircir. »

« Au tribunal ecclésiastique de Poitiers, Grandier fut condamné à pénitence et à être banni de Loudun, donc déshonoré comme prêtre. Mais le tribunal civil reprit la chose et le trouva innocent. Il eut encore pour lui l’autorité ecclésiastique dont relevait Poitiers, l’archevêque de Bordeaux, Sourdis. Ce prélat belliqueux, amiral et brave marin, autant et plus que prêtre, ne fit que hausser les épaules au récit de ces peccadilles. Il innocenta le curé, mais en même temps lui conseilla sagement d’aller vivre partout, excepté à Loudun.

C’est ce que l’orgueilleux n’eut garde de faire. Il voulut jouir du triomphe sur le terrain de la bataille et parader devant les dames. Il rentra dans Loudun au grand jour, à grand bruit; toutes le regardaient des fenêtres; il marchait tenant un laurier.« 

« Dans cette comédie tragique, l’exorciste représentait Dieu, ou tout au moins c’était l’archange terrassant le dragon. Il descendait des échafauds épuisé, ruisselant de sueur, mais triomphant, porté dans les bras de la foule, béni des bonnes femmes qui en pleuraient de joie.

Voilà pourquoi il fallait toujours un peu de sorcellerie dans les procès. On ne s’intéressait qu’au Diable. On ne pouvait pas toujours le voir sortir du corps en crapaud noir (comme à Bordeaux en 1610). Mais on était du moins dédommagé par une grande, une superbe mise en scène.[…] Loudun eut pour lui le tapage et la bacchanale furieuse d’une grande armée d’exorcistes divisés en plusieurs églises.« 

« L’affaire de Loudun commença par la supérieure et par une sœur converse à elle. Elles eurent des convulsions, jargonnèrent diaboliquement. D’autres nonnes les imitèrent, une surtout, hardie, reprit le rôle de la Louise de Marseille, le même diable Léviathan, le démon supérieur de chicane et d’accusation.

Toute la petite ville entre en branle. Les moines de toutes couleurs s’emparent des nonnes, les divisent, les exorcisent par trois, par quatre. Ils se partagent les églises. Les capucins à eux seuls en occupent deux. La foule y court, toutes les femmes, et, dans cet auditoire effrayé, palpitant, plus d’une crie qu’elle sent aussi des diables. Six filles de la ville sont possédées. Et le simple récit de ces choses effroyables fait deux possédées à Chinon.

On en parla partout, à Paris, à la cour. »

« Laubardemont arrive le 6 décembre 1633. Avec lui la terreur. Pouvoir illimité. C’est le roi en personne. Toute la force du royaume, une horrible massue, pour écraser une mouche. »

« On le traîne aux églises, en face de ces filles, à qui Laubardemont a rendu la parole. Il trouve des bacchantes que l’apothicaire condamné saoulait de ses breuvages, les jetant en de telles furies, qu’un jour Grandier fut près de périr sous leurs ongles. […] Spectacle hideux! des filles, abusant des prétendus diables pour lâcher devant le public la bonde à la furie des sens! C’est justement ce qui grossissait l’auditoire. On venait ouïr là, de la bouche des femmes, ce qu’aucune n’osa dire jamais.

Le ridicule, ainsi que l’odieux, allaient croissant, le peu qu’on leur soufflait de latin, elles le disaient tout de travers. Le public trouvait que les diables n’avaient pas fait leur quatrième. Les capucins, sans se déconcerter, dirent que, si ces démons étaient faibles en latin, ils parlaient à merveille l’iroquois, le topinambour.

La farce ignoble, vue de soixante lieues, de Saint-Germain, du Louvre, apparaissait miraculeuse, effrayante et terrible. La cour admirait et tremblait. Richelieu (sans doute pour plaire) fit une chose lâche. Il fit payer les exorcistes, payer les religieuses. […] Après les paroles insensées vinrent les actes honteux. Les exorcistes, sous prétexte de la fatigue des nonnes, les firent promener hors de la ville, les promenèrent eux-mêmes. »

Mais les moines, les capucins, étaient si engagés, qu’il ne leur restait plus qu’à se sauver par la terreur. Ils tendirent des pièges perfides au courageux bailli, à la baillive, voulant les faire périr, éteindre la future réaction de la justice. Enfin ils pressèrent la commission d’expédier Grandier. Les choses ne pouvaient plus aller. Les nonnes mêmes leur échappaient. Après cette terrible orgie de fureurs sensuelles et des cris impudiques pour faire couler le sang humain, deux ou trois défaillirent, se prirent en dégoût, en horreur: elles se vomissaient elles-mêmes. Malgré le sort affreux qu’elles avaient à attendre, si elles parlaient, malgré la certitude de finir dans une basse-fosse, elles dirent dans l’église qu’elles étaient damnées, qu’elles avaient joué le Diable, que Grandier était innocent.

Elles se perdirent, mais n’arrêtèrent rien. Une réclamation générale de la ville au roi n’arrêta rien. On condamna Grandier à être brûlé (18 août 1634). Telle était la rage de ses ennemis, qu’avant le bûcher ils exigèrent, pour la seconde fois, qu’on lui plantât partout l’aiguille pour chercher la marque du Diable. Un des juges eût voulu qu’on lui arrachât même les ongles, mais le chirurgien refusa.« 

« On craignait l’échafaud, les dernières paroles du patient. Comme on avait trouvé dans ses papiers un écrit contre le célibat des prêtres, ceux qui le disaient sorcier le croyaient eux-mêmes esprit fort. On se souvenait des paroles hardies que les martyrs de la libre pensée avaient lancées contre leurs juges, on se rappelait le mot suprême de Jordano Bruno, la bravade de Vanini. On composa avec Grandier. On lui dit que, s’il était sage, on lui sauverait la flamme, qu’on l’étranglerait préalablement. Le faible prêtre, homme de chair, donna encore ceci à la chair, et promit de ne point parler. Il ne dit rien sur le chemin et rien sur l’échafaud. Quand on le vit bien lié au poteau, toute chose prête, et le feu disposé pour l’envelopper brusquement de flamme et de fumée, un moine, son propre confesseur, sans attendre le bourreau, mit le feu au bûcher. Le patient, engagé, n’eut que le temps de dire: «Ah! vous m’avez trompé!» Mais les tourbillons s’élevèrent et la fournaise de douleurs… On n’entendit plus que des cris. »

Gabriel Legué, Urbain Grandier et les Possédées de Loudun, Paris, 1880

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« Pendant six ans, Loudun fut en proie à la terreur. Qui pouvait, en effet, se croire en sûreté quand, de par la monstrueuse doctrine des moines, le témoignage du diable était seul accepté comme l’expression de la vérité, et qu’on pouvait écrire sous sa dictée les noms de ceux qu’il dénonçait par la bouche de ces filles [ces malheureuses hallucinées] ? A partir de ce moment, chacun eut, de jour comme de nuit, l’affreux cauchemar du bûcher. »

« Doué d’un extérieur des plus séduisants, grand, bienfait, toujours mis avec élégance, le nouveau curé sut vite conquérir les sympathie de la population féminines. […] Tout, en effet, dans sa personne, respirait un charme inexprimable, et, en le voyant, on ne pouvait s’empêcher d’être séduit. Il avait les yeux noirs, le nez un peu long, mais finement modelé, la bouche bien faite. Suivant la mode du temps, il portait la moustache et la barbe en pointe. [Sa] voix était harmonieuse et admirablement timbrée. […] depuis son arrivée, les Loudunaises avaient déserté le confessionnal des moines et s’en étaient allées confier leurs péchés au beau curé de Saint-Pierre. Bientôt on se disputa l’entrée de son église et de son presbytère, et quelques-unes, dir la chronique scandaleuse, en sortirent avec un péché de plus sur la conscience. Les femmes aimaient ce rude jouteur si hardi à l’attaque et si habile à la riposte. Elles voyaient en lui un maître bien plus qu’un pasteur. […] On dit qu’il les eut presque toutes à discrétion. Les laides et les vieilles purent seules se vanter de n’avoir pas capitulé. « 

portraitsoeurjeannedesanges« Dans ces nuits voluptueuses [Sœur Jeanne des Anges] se montrait dans sa plus complète nudité avec tout le cortège de passions qui jusque là avait sommeillé dans le silence du cloître. Ces apparitions la nuit avaient produit chez Sœur Jeanne une telle révolution que, tout son être absorbé par le nom magique de Grandier, ne faisait plus entendre qu’un cri de volupté.  Mais aussi quels tristes lendemains […]après le délires de la nuit précédente ! […] Le directeur des Ursulines, le chanoine Mignon, connut bientôt toutes ces particularités. La supérieure lui révéla le nom de celui qui venait ainsi la visiter la nuit et la solliciter au mal. Du coup, l’honnête confesseur vit tout le parti qu’il pouvait tirer de cette étrange maladie. Loin de chercher à calmer Mme de Belciel [nom civil de Soeur Jeanne des Anges], il ne fit au contraire que l’entretenir dans cette idée, qu’elle était la proie de Satan, et, par ses perfides insinuations, la crainte des esprits ne tarda pas à faire place à celle des démons. Quand il eut bien monté l’imagination de sa pénitente, il avertit secrètement le lieutenant criminel, le procureur et l’avocat du roi. [Il fallait] aviser aux moyens à prendre pour que cette affaire tournât contre Grandier. L’idée émise par Mignon de faire passer les religieuses pour possédées du diable, fut accueillie par les conjurés comme elle le méritait. Un bon procès en sorcellerie paraissait le plus sûr moyen pour se débarrasser de Grandier. [Mignon], avec sa perfidie habituelle, ajouta que cette affaire était en tout semblable à celle de Louis Gauffridi, curé des Accoules, à Marseille, brûlé vif pour avoir ensorcelé Madeleine de la Palud. »

« Comme une traînée de poudre, la possession s’étendit à tout le couvent. »

 » [Il fallait] frapper l’imagination du peuple en donnant [aux exorcismes] un éclat inaccoutumé. »

« L’exorcisme avec ses pratiques imposantes et les formules dans lesquelles on avait soin d’énumérer et de détailler minutieusement toutes parties du corps d’où le prêtre sommait le diable de se retirer, était bien fait pour entretenir et raviver sans cesse dans l’esprit de la foule l’idée de possession démoniaque. »

« Grandier opposa vainement les plus énergiques démentis aux accusations de ces malheureuses hallucinées. Tout fut inutile. Laubardemont ne voulut admettre aucune preuve et déclara que les religieuses avaient dit la vérité. »

« Laubardemont […] ne reculait devant aucun moyen pour démontrer que Grandier était réellement magicien. Après la recherche des points insensibles, […] il imagina de faire rapporter l’acte par lequel le curé avait vendu son âme au diable. »

Aldous Huxley, Les Diables de Loudun, Etude d’histoire et de psychologie, trad. Jules Castier, Editions Tallendier, « Texto », 2011

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« Et la haine n’était pas unilatérale. Grandier détestait ses ennemis aussi cordialement qu’ils le détestaient, lui.« 

« Les paroissiens de Saint-Pierre-du-Marché pouvaient se féliciter de posséder en la personne du Révérend Père Grandier, un virtuose superbe, désireux et capable d’improviser de façon divertissante sur le plus sublime des mystères chrétiens, aussi bien que sur la plus délicate, la plus épineuse et scabreuses des affaires paroissiales. »

« La raison primordiale qu’avait Grandier, d’avoir en aversion les moines, c’est qu’il était lui-même prêtre séculier, et animé de la même fidélité envers sa caste, que celle du bon soldat envers son régiment, du bon étudiant envers son école… »

« C’est avec le laurier du vainqueur à la main qu’il parcourut à cheval les rues de Loudun. Ce soir-là, après presque deux ans de silence, en entendit de nouveau, à Saint-Pierre, la voix retentissante du curé. »

« Pour celles qui n’en avaient pas la vocation, la vie dans un couvent du XVIIe siècle était simplement une succession d’ennuis et de frustrations… »

urbaingrandierportrait2« Au bout de quelques temps, des rumeurs commencèrent à transpirer hors du couvent hanté, et bientôt il fut à la connaissance générale que les bonnes sœurs étaient toutes possédées par des diables, et que les diables rejetaient toute la faute sur le sémillant M. Grandier. […] Quant au curé lui-même, il se contenta de hausser les épaules. Après tout, il n’avait seulement jamais aperçu la Prieure ni ses sœurs forcenées. Ce que disaient de lui ces démentes était simplement le produit de leur maladie – une mélancolie atrabilaire jointe à une pointe de furor uterinus. Privées d’hommes, ces pauvres femmes devaient nécessairement concevoir en imagination un incube. »

« Au centre d’une troupe de femmes hystériques, toutes dans un état dans un état d’excitation sexuelle chronique, [l’exorciste] était le Mâle privilégié, impérieux et tyrannique. […] Au milieu de frénésies incoercibles, il était lucide et fort ; au milieu de tant d’animalité, il était le seul être humain; au milieu des démons, il était le représentant de Dieu. »

Michel Carmona, Les Diables de Loudun. Sorcellerie et politique sous Richelieu, Fayard, 1988

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« Pour ouvrir un procès [en sorcellerie], toute dénonciation peut être accueillie. Il suffit d’une seule personne, même un enfant ou quelqu’un dont on sait qu’il est ennemi notoire  de l’accusé. Le jugement doit être rapide et sans appel. Le juge a tous pouvoirs. […] La torture est évidemment licite. L’aveu est une preuve de culpabilité, mais le refus d’avouer sous la torture en est aussi une aussi, car il peut fort bien résulter d’un pacte passé entre le Diable et son sectateur par lequel Satan rend le sorcier insensible à la douleur. »

« Et plus il y a de difficulté à croire, plus les hommes accumulent les preuves fabriquées. »

« Ennemis ou amis, tous à Loudun ne parlent que d’Urbain Grandier. Qu’on l’admire ou qu’on l’exècre, nul ne saurait, au bruit de son nom, demeurer indifférent. Urbain Grandier n’est pas un homme d’un tempérament réservé. S’effacer, se faire oublier quelques temps est totalement étranger à sa nature. »

« La possession fait recette. Il vient des curieux de toute la région. Dans la ville, hôtelleries et gargotes affichent complet. »

« Le couvent des Ursulines donne à présent le triste spectacle d’un bateau en perdition. Jeanne des Anges décrira en 1638 la misère qui s’était abattue sur elle et ses sœurs : « Après que la possession eût éclaté, nous fûmes réduites à une extrême nécessité pour les besoins du corps. Souvent nous manquions de pain; nous étions plusieurs jours sans manger. Notre provision nous ayant manqué, nous fûmes réduites à nous nourrir de choux et de légumes qui croissaient dans notre jardin. Quand des personnes charitables nous donnaient quelques autres choses? nous n’avions personne pour cuire et accommoder ce qui nous était donné, car celles d’entre nous qui étaient possédées des diables donnaient tant de mal à celles qui ne l’étaient pas qu’elles étaient hors d’état de pourvoir à nos besoins. »

tortureauxbrodequinsurbaingrandierloudun« Le supplice consiste à serrer les jambes du malheureux dans des planches et à insérer entre ces planches des coins de plus en plus gros , de façon à comprimer les jambes jusqu’à briser les os. C’est ce que l’on appelle la « question des brodequins ordinaire et extraordinaire ». […] malgré trois grands quarts d’heure de supplice, Grandier continue à nier. Au seuil de la mort, le malheureux reconnaît d’autres crimes, « plus grands et plus honteux » – les crimes de chair qu’il a déjà confessés dans ses interrogatoires. Aucun intérêt pour les juges qui savent déjà tout cela, mais espéraient autre chose. »

Michel de Certeau, La possession de Loudun, Folio Histoire, 2005

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« L’histoire n’est jamais sûre. »

« La crise « diabolique » a la double signification de dévoiler le déséquilibre d’une culture et d’accélérer le processus de sa mutation. Ce n’est pas seulement un objet de curiosité historique [mais] la confrontation d’une société avec les certitudes qu’elle cherche à se donner. »

« La possession devient un grand procès public : entre la science et la religion, sur le certain et l’incertain, sur la raison, le surnaturel, l’autorité. […] Le spectacle s’installe à Loudun pour près de dix ans […]. Le diabolique se banalise. Peu à peu, il devient rentable. […] D’abord violent, voici que le diable se civilise peu à peu. Il dispute. On le discute. Pour finir, il se répète, monotone. L’horreur se mue en spectacle; le spectacle, en sermon. »

« La mystique et la possession forment souvent les mêmes poches dans une société dont le langage s’épaissit, perd sa porosité spirituelle et devient imperméable au divin. La relation avec un « au-delà » vacille alors entre l’immédiateté d’une mainmise diabolique ou l’immédiateté d’une illumination divine. Jeanne des Anges elle-même, la plus célèbre des possédées, apparaîtra ensuite, pendant les vingt-cinq dernières années de sa vie, dans le personnage de la visionnaire « mystique » ».

« Le « sorcier » d’hier se métamorphose en victime du catholicisme, en « précurseur de la libre pensée », en prophète d’un esprit scientiste, ou en l’annonciateur de l’évangile du progrès.« 

« Au cours des exorcismes, le langage est à la fois le lieu et l’objet du combat. […] Le latin, en tout premier lieu, est le parler diabolique. il n’est pas indifférent que la langue ecclésiastique devienne un corpus clos, le texte de l’extraordinaire. »

« […] dès le début, le démon se dit en une autre langue, qui devient à Loudun beaucoup plus essentielle : un vocabulaire du corps. Des grimaces, des contorsions, des révulsions, etc., constituent peu à peu le lexique du diable. »

« Le spectateur ne se lasse pas de voir ces émotions corporelles. […] L’indécence fascine le regard. L’œil détaille. Le toucher vérifie.« 

 

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